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Du Crabe-Tambour à Cinema Paradiso, Jacques Perrin raconté par ses plus grands films


En 2011, la Cinémathèque avait rendu hommage à l’acteur et producteur en diffusant plus d’une trentaine de ses films. L’occasion pour Le Figaro de revenir, avec l’acteur décédé à l’âge de 80 ans, sur un parcours aussi exceptionnel qu’atypique.

Pas le genre à se pommader l’ego parce qu’un hommage, fût-il flatteur et apprécié, lui est rendu à la cinémathèque de Paris. C’est avec un détachement aimable, une satisfaction discrète, que Jacques Perrin évoquait la rétrospective qui était consacrée à la Cinémathèque française. À presque 70 printemps, il revenait sur sa trajectoire hors normes. De celles qui ne se tracent pas d’un seul trait de règle, mais convoque le compas d’une curiosité à la pointe toujours aiguisée. Élargir en permanence le cercle de ses rencontres, cerner de nouveaux univers à appréhender, jouer sur tous les plans pour y arriver…

Mieux qu’un long discours, les trente-sept films diffusés alors illustraient ce double profil qu’offre l’acteur devenu très jeune, à 27 ans, producteur puis réalisateur. Pas de titres particuliers sur sa carte de visite. Juste le plaisir récurrent de mener avec un même enthousiasme différentes aventures, que ce soit devant ou derrière la caméra. Une carrière d’un demi-siècle n’empêchait pas Perrin, le comédien, de continuer à aimer jouer pour «s’évader, s’évanouir des choses et se retrouver confronté à un spectre de situations, de sentiments auxquels la vie vous expose rarement».

C’est au milieu des autres, entre ciel et mer, que Jacques Perrin a trouvé son Cinema paradiso. Qui l’a aidé à s’accomplir? Qui l’a révélé à lui-même? Ce grand timide avait accepté de revenir sur son passé et d’évoquer, au fil des époques, les réalisateurs qui lui ont permis d’être ce qu’il est devenu : un homme de cinéma accompli.

L’époque où Valerio Zurlini lui a donné sa première leçon de cinéma

La Fille à la valise (La ragazza con la valigia ) de Valerio Zurlini, en 1962, avec Claudia Cardinale, Jacques Perrin…

1961. Jacques Perrin vient de terminer ses gammes au Conservatoire lorsque Valerio Zurlini le repère sur la scène du théâtre Édouard VII où il joue, avec Sami Frey, L’Année du bac, une pièce mise en scène par Yves Robert. Quelques essais à Rome avec Claudia Cardinale achèvent de convaincre le réalisateur italien : le blondinet de 19 ans sera le Lorenzo de La Fille à la valise. Une émotion restée intacte : «Valerio Zurlini savait filmer les sentiments lorsqu’ils s’animent… L’élan amoureux qui vous conduit à marcher autrement, la conviction ou la rage qui enflamme votre regard! Il savait nous mettre en condition, préparer le cadre romanesque et affectueux pour que l’on trouve au mieux l’expression juste. C’était un ancien professeur d’histoire de la peinture. Grâce à lui, j’ai découvert l’école de la Renaissance italienne, un humanisme que j’ai poursuivi en Toscane avec Masaccio, Piero della Francesca ou Andrea Mantegna. Leur peinture marquait l’apparition fracassante du modelé humain. Avec Zurlini, c’est l’évidence du sentiment qui s’imposait. Il faut savoir approcher l’âme et bien connaître l’être humain pour réussir à en saisir, comme lui, la force et l’intensité.»

Le Désert des Tartares (Il deserto dei Tartari ) de Valerio Zurlini, en 1976, adapté du roman (1940) de Dino Buzzati, avec Jacques Perrin, Vittorio Gassman, Helmut Griem, Giuliano Gemma, Philippe Noiret…

L’époque où Pierre Schoendoerffer lui a ouvert la voie de l’infini questionnement

La 317e Section de Pierre Schoendoerffer, en 1965, avec Jacques Perrin, Bruno Cremer…

1965. C’est après l’avoir vu dans Journal intime que Pierre Schoendoerffer engage le jeune acteur pour rejoindre le corps expéditionnaire de La 317e Section. Les deux hommes tourneront quatre films ensemble: Le Crabe-Tambour (1977), L’Honneur d’un capitaine (1982) et Là-haut (2002), mais c’est le tournage qui a pour cadre la guerre d’Indochine qui marquera durablement Jacques Perrin. En 2002, il réalise avec Éric Deroo L’Empire du milieu du Sud – dont le DVD vient de sortir aux éditions Montparnasse. Ce qu’il avait découvert dans la jungle se confirme dans les propos de Musset: «C’est tout un monde que chacun porte en lui.» Ce monde-là, qui naît et qui meurt en silence, le comédien puis le producteur ne vont avoir de cesse d’en dévoiler les replis et les compartiments secrets. «Difficile d’évoquer Pierre Schoendoerffer en quelques mots. De mon parcours avec lui, je pourrais écrire une chronique ou un journal de bord. Il y serait question d’un voyage vers les autres où l’on finit surtout par se rencontrer soi-même, dans des zones de mystère. Avec l’Indochine, Schoendoerffer remarchait sur ses traces, et quelles traces! Je l’ai vu aller au bout de sa démarche, attraper la dysenterie, tomber malade… Tout ça, pour chercher à comprendre et comprendre encore. Pourquoi cette guerre? Pourquoi ces combats? À cette dérive volontaire du questionnement, il n’y a pas forcément de réponse, mais d’une certaine façon La 317e Section montrait que la guerre se déroule surtout entre le soldat et lui-même. On n’a jamais parlé de l’Empire français ou de l’esprit colonial… La plupart de ces jeunes partaient pour l’exotisme de l’ailleurs, pour se révéler en se frottant à quelque chose d’exaltant et de dangereux: le chemin de l’aventure et celui du destin inéluctable… La mort. Dès cette époque, j’ai compris que l’ailleurs n’existait pas. Quand on est très loin, on chemine un peu plus déboussolé, mais on trimbale toujours la même carcasse. Ce qui m’intéresse vraiment, c’est le voyage que l’on fait auprès des autres ici ou au bout du monde.»

Le Crabe-Tambour de Pierre Schoendoerffer, en 1977, avec Jean Rochefort, Jacques Perrin, Claude Rich, Jacques Dufilho…

L’époque où Jacques Demy lui a montré que le cinéma pouvait révéler des mondes insoupçonnés

Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy, en 1967, musique de Michel Legrand, avec Catherine Deneuve, Françoise Dorléac, Jacques Perrin, George Chakiris…

1967. Pourquoi lui ? Jacques Perrin se le demande encore. Il ne savait ni chanter ni danser. La Nouvelle Vague le boudait, et pourtant. D’un Jacques l’autre, Demy a su trouver sur le visage du comédien l’expression pure du Monsieur Maxence des Demoiselles de Rochefort (1967), puis, plus tard le romantisme sans mièvrerie du prince charmant de Catherine Deneuve dans Peau d’âne (1971). Deux parenthèses enchantées comme l’on en vit rarement. «Que Jacques Demy me sollicite fut une vraie surprise. J’étais très loin de la Nouvelle Vague, pas pour des raisons politiques ou par volonté de défendre un autre cinéma, mais je n’y correspondais pas. Lui en faisait partie, mais il était différent, décalé ! Son premier film, Lola, annonçait déjà son goût pour la comédie musicale. C’était un homme immensément créatif qui poursuivait une sorte de fantaisie d’existence, un imaginaire très personnel. Même sur un tournage, il avait ce côté toujours flottant, entre deux nuages… Ce qui ne l’empêchait pas de tout maîtriser parfaitement. Son exigence se doublait d’une telle gentillesse qu’on n’avait pas l’impression de travailler. Il répandait sur tous les acteurs et toute l’équipe technique une sorte de grâce qui faisait qu’on ne touchait pas tout à fait le sol. Que ce soit pour Les Demoiselles de Rochefort ou Peau d’âne, j’avais envie chaque matin de retourner sur le plateau, juste pour voir ce magicien agir. Un sacré exemple.»

Peau d’Âne de Jacques Demy, en 1970, avec Catherine Deneuve, Delphine Seyrig, Jacques Perrin, Jean Marais, Micheline Presle…

L’époque où Costa-Gavras en a fait le producteur d’un film oscarisé et doublement récompensé à Cannes

Z de Costa-Gavras, en 1969, avec Jean-Louis Trintignant, Yves Montand, Irène Papas, Jacques Perrin…

1968. Alors que la jeunesse parisienne lance des pavés, Jacques Perrin a créé sa société de production Reggane Films. Dans sa besace, quelques courts et moyens métrages, mais le premier coup d’éclat du jeune producteur est de permettre à Costa-Gavras de réaliser Z : un brûlot inspiré de l’assassinat du député grec Lambrakis. Après Compartiment tueurs (1965) et Un homme de trop (1967), l’acteur qui n’interprète qu’un rôle secondaire, aux côtés d’Yves Montand et Charles Denner, se retrouve au premier plan pour financer l’adaptation du roman de Vassilis Vassilikos. Son implication est totale. Avec l’équipe et une bande d’étudiants, il ira même jusqu’à coller les affiches du film sur tous les murs de la capitale. L’utopiste pragmatique a découvert que bâtir ses rêves est possible. «Le cinéma est aussi une arme redoutable qui va directement à l’essentiel, à l’émotion. J’ai tout de suite compris à quel point il était temps pour Costa de réaliser ce film. L’exilé, l’homme déchiré qui a tout abandonné avait besoin de se mettre en juste équilibre par rapport à son pays natal, à ce qu’il pensait, à ses compatriotes. Je crois qu’il n’aurait jamais été tranquille s’il ne l’avait pas fait. Comme producteur, j’étais souvent désolé du manque de confort, de moyens, mais toute l’équipe était solidaire. Comment ne pas l’être en voyant Costa si convaincu? On formait comme une troupe de théâtre, une famille qui, pendant un temps, est profondément ensemble. J’aime l’esprit de troupe! Moi et Gavras, tous les deux au milieu des autres: une très belle rencontre au service d’une cause qui en valait la peine.»

Compartiment tueurs de Costa-Gavras, en 1965, avec Yves Montand, Jacques Perrin, Catherine Allégret, Pierre Mondy…

L’époque où Gérard Vienne et Claude Nuridsany l’ont entraîné vers le documentaire animalier

Cinema Paradiso de Giuseppe Tornatore, en 1988, avec Philippe Noiret, Alfredo Salvatore Cascio, Jacques Perrin…

Années 90. Sous ses allures de pasteur anglican, Jacques Perrin a battu campagne contre la paresse mentale, l’inertie des consciences en produisant des films engagés comme La Guerre d’Algérie d’Yves Courrière et Philippe Monnier ou La Victoire en chantant de Jean-Jacques Annaud. Prendre des risques ne l’a jamais effrayé, quitte à essuyer quelques vents de travers. Alors que Les Quarantièmes rugissants (1981) l’ont laissé sur le sable financièrement, il crée et présente, entre 1991 et 2000, l’émission «La 25e Heure». S’impose alors à lui le besoin de relayer le travail de réalisateurs spécialisés dans le documentaire animalier. Grâce à lui, Gérard Vienne filme Le Peuple singe (1989), Claude Nuridsany celui de l’herbe – Microcosmos (1996). Le producteur a trouvé son terrain d’exploration privilégié: le mystère du monde vivant. «À la question “Comment choisissez-vous vos films?”, le producteur de Cinema Paradiso, Franco Cristaldi, répondait: “Je ne sais pas, mais j’ai envie que ça existe!” Eh bien moi, certaines rencontres me donnent cette envie-là! Comment voler avec des oiseaux? Au départ, je ne savais pas. Comment faire un travelling pour suivre le déplacement d’une fourmi? Rien ne permettait à l’époque de le faire. Quand avec Claude Nuridsany, on s’est lancé, on se fichait de nous, mais l’idée était là et j’y croyais. C’est bien d’être l’artisan de tout ce cheminement, de cette addition de talents qui rend à un moment le rêve possible. Plus que des aventures professionnelles, ce sont des tranches de vie exceptionnelles!»

L’époque où l’aventure invite à toujours plus d’aventure

Le Peuple migrateur réalisé par Jacques Perrin, Jacques Cluzaud et Michel Debats, en 2001

Années 2000. C’est le temps des récompenses, de la reconnaissance: un césar pour Le Peuple migrateur en 2001, puis un autre pour Océans en 2010. Sa fresque sur les fonds marins, produite et coréalisée avec Jacques Cluzaud, a attiré plus de 12 millions de spectateurs dans le monde. Mais Jacques Perrin ne compte pas en rester là. Avec Laurent Gaudé et Christophe Cheysson, il termine actuellement l’écriture d’un scénario inspiré de la prise d’otages du Ponant. Un film sur Felix Kersten, le médecin d’Himmler, est en préparation, ainsi qu’un nouveau projet de documentaire sur la nature. En septembre, sera également diffusée sur France 2 une série intitulée Le Peuple des océans… Une frénésie qui défie le temps? «Le temps a filé sans que je le regarde. Je ne m’en inquiétais pas et voilà que j’ai plus de trois fois 20 ans! Si vieillir ne me fait pas peur, je redoute la trahison physique qui me limitera. Mais le désir est toujours là! Je reste en disponibilité permamente de ce qu’il y a à voir, à écouter, à imaginer, à rêver. Surtout pas de remords! Être passionné, tenter de ne pas faire exactement comme tout le monde en prenant d’autres routes, traquer le sentier buissonnier de la vie et ses imprévus : c’est ce sillage, ces traces mêlées avec d’autres, comme l’écume laissée par un bateau en pleine mer, qui compte… Garder les yeux grands ouverts sur tous les possibles, tous les ailleurs… C’est encore ainsi que l’on rêve le mieux et que l’on se sent moins vieux !»

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