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60e anniversaire des accords d’Évian : enseigner la guerre, de Paris à Alger


Comment enseigne-t-on la colonisation et la guerre d’Algérie des deux côtés de la Méditerranée ? Qu’apprennent les jeunes générations, algérienne et française, sur cet épisode d’une histoire commune qui a laissé des traces profondes et des blessures encore vives dans nos sociétés respectives ? À l’heure où l’on s’apprête à commémorer les 60 ans des accords d’Évian, c’est à cette question de la transmission que tente de répondre cette enquête.

En Algérie, l’enseignement de cette histoire a longtemps été placé sous la surveillance stricte d’un pouvoir autoritaire qui a assis sa légitimité sur le mythe d’un peuple uni contre l’occupant. Mais cette légende commence à se craqueler. On l’a encore vérifié en février 2019, lors du mouvement protestataire du Hirak, où les grands noms de la résistance qui avaient disparu des manuels scolaires ont servi de figures de ralliement aux manifestants. En France, l’école de la République reste sous la pression des débats publics autour des questions de nation, d’identité et d’immigration. Au risque de leur exploitation par des entrepreneurs, des politiques ou des religieux qui cherchent à fracturer un peu plus la société française. Face à ces instrumentalisations, les professeurs d’histoire sont en première ligne. Ils méritaient bien un hommage.

Dans l’Hexagone, l’enseignement de l’histoire des rapports entre les deux pays est désormais institué, du primaire au secondaire. En première ligne sur le sujet, les professeurs apaisent les tensions, même si leur formation reste le parent pauvre.

À la question de la professeure, deux mains se lèvent au premier rang. C’est peu, mais courageux face à un tel cas de conscience : « D’après vous, la colonisation de l’Algérie peut-elle être considérée comme un crime contre l’humanité ? » Juliette se lance : « À mon avis, non. Ça ne rentre pas dans les critères abordés lorsque nous avons étudié le génocide au Rwanda. La colonisation ne visait quand même pas à exterminer les Algériens. » Margot ne partage pas cet avis : « Oui, mais dans tous les cas, la colonisation, c’est une attaque contre un peuple. Donc, si, c’est un crime contre l’humanité. » L’enseignante élargit le débat : « En colonisant l’Algérie, la France ne s’est pas simplement approprié des ressources. Quelles pratiques sont contraires aux droits de l’homme ? » Au fond de la classe, Tom a une réponse : « La torture, du général Aussaresses par exemple. »

ANALYSE. Réconciliation des mémoires d’Algérie, la poursuite des petits pas

Ce mardi de la mi-janvier au lycée de la Vallée de Chevreuse, à Gif-sur-Yvette (Essonne), Deborah Caquet clôt les quatre heures de cours consacrées au thème « Histoire et mémoires de la guerre d’Algérie ». L’occasion d’aborder le rapport de l’historien Benjamin Stora, remis au président Macron en janvier 2021. Face à elle, « une classe sérieuse et impliquée » de 22 élèves de terminale qui ont choisi la spécialité HGGSP (histoire-géographie, géopolitique, sciences politiques), l’une des épreuves du bac reportées pour cause d’épidémie Omicron.

60e anniversaire des accords d’Évian : enseigner la guerre, de Paris à Alger

Sur le tableau blanc, un document affiche l’inévitable plan en trois parties. L’exposé commence par un rappel de la campagne électorale de 2017, lorsque à Alger, le candidat Macron qualifie la colonisation de « crime contre l’humanité ». Des mots qui feront polémique et provoquent, ce jour-là, le premier échange dans la classe. Une fois élu, le président français poursuivra son « opération vérité » par une série de gestes forts. En septembre 2018, il reconnaît la responsabilité de la France dans l’assassinat de Maurice Audin, mathématicien rallié à la cause indépendantiste et torturé en 1957. En juillet 2020, il décide de la restitution de 24 crânes d’Algériens résistants à la colonisation, conservés depuis le XIXe siècle au Muséum d’histoire naturelle. Et, dans la foulée, demande un rapport sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » au grand spécialiste du sujet, Benjamin Stora.

→ ENTRETIEN. Archives sur la guerre d’Algérie : « Une démocratie doit pouvoir regarder son histoire en face »

Deborah Caquet le présente à ses élèves : « Ce rapport avance 22 recommandations censées apaiser les mémoires et réconcilier les peuples. » L’une des préconisations, jusqu’ici peu commentée, touche à un rouage essentiel de la République : l’éducation nationale. Il faut « mobiliser l’école », « accorder dans les programmes scolaires plus de place à l’histoire de la France en Algérie » et « généraliser cet enseignement, y compris dans les lycées professionnels », insiste Benjamin Stora.

C’est au programme

Les jeunes Français sont-ils si ignorants de cette période ? Ce passé est-il encore problématique pour eux ? Est-ce la faute de l’école ? Comment faire mieux ? Une marge de progression existe, indubitablement. En 2016, près de 7 000 élèves, du primaire au lycée, avaient planché sur le thème : « Raconte l’histoire de ton pays. » « Or 1 % seulement des copies ont évoqué la colonisation et une petite cinquantaine a cité la guerre d’Algérie, souligne Benoît Falaize, chercheur correspondant au Centre d’histoire de Sciences Po. Ce qui tendrait à démontrer que ces deux sujets restent largement des impensés de la mémoire collective et de l’enseignement. »

CHRONIQUE. La génération des petites sœurs

En 2020, une enquête commandée par l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (Onac-VG) et le Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris (Cevipof) enfonce le clou : 77 % des 3 000 jeunes de 18-25 ans interrogés admettent « mal ou très mal connaître » la guerre d’Algérie. Et ce n’était pas mieux avant… Deborah Caquet, 38 ans, agrégée d’histoire et présidente de l’association de professeurs d’histoire-géo Les Clionautes, se souvient comme si c’était hier de ses années lycée. « J’ai conservé mes cahiers. On voit que le professeur a passé du temps sur cette question, mais je garde le souvenir d’un récit touffu, d’une guerre compliquée. On étudiait d’abord le cas de l’Inde puis celui de l’Algérie. Avec la conclusion implicite que le Royaume-Uni avait réussi la décolonisation alors que la France avait tout raté, sans qu’on comprenne d’ailleurs bien pourquoi. »

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Pourtant, contrairement à une idée répandue, la guerre d’Algérie et, plus largement, la colonisation sont présentes depuis longtemps dans les programmes. « C’est même l’un des rares sujets enseigné à tous les niveaux, du primaire au secondaire, comme la Révolution française et la Seconde Guerre mondiale », souligne Marc Charbonnier, enseignant à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine) et secrétaire général de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie (APHG). « C’est loin d’être une question mal traitée. La place accordée, en substance et en quantité d’heures, n’a cessé d’augmenter au fil du temps. »

« La guerre d’Algérie est l’un des rares sujets enseigné à tous les niveaux, du primaire au secondaire. »

Un retour en arrière s’impose. « Sous les IIIe et IVe Républiques, cet enseignement constituait déjà une dimension fondamentale de la formation et de l’apprentissage des jeunes générations, rappelle le chercheur Benoît Falaize. Mais le récit reposait encore sur l’idée de la grandeur de la civilisation française, de son œuvre positive et de son lien consubstantiel avec ses colonies. » Une image d’Épinal qui ne résistera pas aux dures réalités d’une guerre encore qualifiée de simples « événements » dans les années 1960-1970.

→ ANALYSE. Aux harkis, le pardon et la réparation de la Nation

« Le premier tournant majeur peut être daté de 1983, lorsque la question algérienne est inscrite au programme du lycée, avec la préoccupation nouvelle d’écrire un récit qui contribue à l’intégration civique, en particulier des jeunes d’origine maghrébine. La question de la place des enfants de l’immigration va, dès lors, irriguer les débats sur l’école », souligne Laurence De Cock, docteure en sciences de l’éducation et autrice d’une thèse sur le sujet. Un mouvement amorcé après l’élection de François Mitterrand, qui va s’amplifier durant les décennies suivantes.

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« C’est le moment où intellectuels, journalistes, syndicats d’enseignants, associations d’immigrés se mobilisent, au nom du devoir de mémoire, pour dénoncer les pages peu glorieuses du passé colonial de la France », décrypte Emmanuel Alcaraz, chercheur associé à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) et à Sciences Po Aix. «Un moment qu’incarne l’historien Benjamin Stora, figure la plus connue d’un réseau politico-médiatique qui a su placer au cœur de l’agenda politique ces questions et qui va avoir un fort impact sur l’histoire scolaire. »

Malaise dans la colonisation

C’est ainsi qu’en 2012, le thème « Histoire et mémoires de la guerre d’Algérie » entre au programme de terminale en voie générale. Mémoires avec un « s » car il s’agit désormais de prendre en compte les différents groupes d’acteurs impliqués (appelés, combattants du FLN, harkis, pieds-noirs, juifs d’Algérie) et de rendre à chacun sa juste place dans la grande histoire. Une innovation confirmée par la réforme promue en 2019 par Jean-Michel Blanquer, qui installe définitivement cet enseignement, hier optionnel, dans le programme de spécialité. « Il est donc faux de dire que le fait colonial et la guerre d’Algérie sont mis sous le tapis par l’éducation nationale, résume Benoît Falaize. Du moins en théorie. Pour prendre la véritable mesure des choses, il faut regarder sur le terrain, en classe. »

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Direction le lycée Marguerite-Yourcenar de Morangis (Essonne), où Cécile Dunouhaud entame, ce jeudi matin, la seconde séance de son cours sur « Histoire et mémoire des conflits » avec le cas de la guerre d’Algérie. « Vous ne l’avez pas encore vu en tronc commun, donc on va commencer par un petit rappel des faits », lâche-t-elle, énergique. Sur le polycopié distribué à sa vingtaine d’élèves de terminale, une chronologie résume la guerre en cinq épisodes, de la Toussaint rouge, en 1954, qui marque le début de l’insurrection, aux accords d’Évian, le 18 mars 1962, qui entérinent le cessez- le-feu. À côté, un mini-lexique décrypte les sigles « FLN, OAS… » et les termes « appelés, harkis, pieds-noirs »… « Au bac, le programme d’histoire est très copieux, pour ainsi dire infaisable. Même en spécialité où l’on a un peu plus de temps pour creuser, difficile de consacrer à la guerre d’Algérie plus de trois ou quatre heures. C’est certainement insuffisant, mais comment faire autrement ? », s’interroge la professeure.

Au manque de temps s’ajoute le caractère sensible du sujet, qui peut laisser craindre un réveil de la guerre des mémoires en salle de classe. Au début des années 2000, une étude menée par l’Institut national de recherche pédagogique et l’académie de Lyon montrait la réticence de certains professeurs à aborder la question, notamment dans les zones à forte proportion de jeunes issus de l’immigration. Près de vingt ans plus tard, un sondage du magazine L’Histoire auprès de 3 000 enseignants le confirme : la guerre d’Algérie arrive en tête des sujets qui peuvent poser problème – débats tendus en classe, réactions des parents… Aussi, 10 % des enseignants renoncent à le traiter.

« D’après les échos du terrain, le sujet ne déclenche pas d’émeutes en classe et les professeurs s’en sortent plutôt bien. »

Signe d’un malaise identitaire que l’école aurait du mal à gérer ? « Certains élèves, petits-enfants d’immigrés algériens, de harkis ou de rapatriés, peuvent avoir un rapport affectif à l’histoire parce qu’elle touche à leur mémoire familiale, reconnaît la spécialiste Laurence De Cock. Mais d’après les échos du terrain, on a plutôt l’impression que le sujet ne déclenche pas d’émeutes en classe et que les professeurs s’en sortent plutôt bien. »

À condition qu’ils soient bien formés. C’est peut-être là que le bât blesse encore. « C’est d’ailleurs un paradoxe, souligne l’historien Emmanuel Alcaraz. Alors qu’une nouvelle génération de chercheurs a considérablement approfondi la connaissance du fait colonial ces vingt dernières années, l’histoire du Maghreb, de la guerre d’Algérie et de ses mémoires n’est pas suffisamment enseignée à l’université, pourtant le lieu principal de la formation initiale. »

CRITIQUE. Raymond Depardon et Kamel Daoud à l’Institut du monde arabe, l’Histoire algérienne en noir et blanc

Abderahmen Moumen, chercheur associé à l’université Aix-Marseille et chargé de mission nationale à l’Onac-VG sur l’histoire et les mémoires de la guerre d’Algérie, confirme : « Pour animer de nombreux stages dans le cadre des plans de formation académiques, je constate qu’une grande majorité des participants, généralement de niveau licence ou master, n’ont bénéficié que de quelques heures sur le sujet dans toute leur scolarité, voire rien pour ceux de plus de 50 ans. Et comment enseigner sereinement quand on n’a pas les connaissances historiques suffisantes ni les outils pédagogiques à disposition ? »

60e anniversaire des accords d’Évian : enseigner la guerre, de Paris à Alger

Pour remédier à ce déficit, le département « Mémoire et citoyenneté » de l’Onac-VG a développé, avec l’éducation nationale, un programme pédagogique en trois volets : formation des enseignants (plus de 4 000 d’ici à la fin de l’année), élaboration d’une mallette numérique (avec choix de documents, fiches de synthèse et capsules vidéos d’historiens) et, surtout, témoignages à plusieurs voix, à l’école, d’anciens acteurs du conflit.

« L’idée n’est pas de faire parler des “représentants” des différents groupes mais de montrer la diversité et la singularité des expériences pour faire entrer les élèves dans la complexité de la guerre et leur faire mieux saisir la différence entre mémoire et histoire, explique Abderahmen Moumen. C’est aussi l’occasion de montrer que la guerre est finie, que la majorité des acteurs, hier ennemis, ont tourné la page et qu’ils peuvent désormais s’écouter et dialoguer dans le respect. C’est enfin un bon moyen de déconstruire les stéréotypes auxquels sont soumis les élèves dans leur milieu familial ou l’environnement social, notamment ceux instrumentalisés par les radicalismes politiques ou religieux. »

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Un enjeu de taille : près de 20 % des Français de 18 à 25 ans ont au moins un grand-parent ou parent affecté ou concerné par la guerre d’Algérie. Comme Lilia, 17 ans, en terminale au lycée Marguerite-Yourcenar. Sa famille, originaire de Biskra, s’est installée en France durant le conflit. « J’aimerais bien connaître mon histoire, comprendre d’où je viens, savoir ce que mes ancêtres ont vécu, mais ça fait aussi partie de l’histoire de France qui est un pays mixte, composé de diverses origines. Quand on regarde notre classe, on le remarque tout de suite », dit-elle dans un grand sourire.

« En étudiant cette période, j’ai compris que le responsable est le système colonial et qu’il faut mettre de la distance. Mais j’ai encore du mal à comprendre pourquoi la France ne reconnaît pas ses torts. »

Lilia cherche partout des réponses à ses nombreuses questions. À la maison, sa mère, Aïcha, n’aime pas beaucoup évoquer cette période. « Elle dit qu’en Algérie, ça ne se fait pas. Que c’est la tâche de l’école », explique la jeune fille. Seule Rabia, sa grand-mère, a bien voulu lui parler de l’occupation. « Que des histoires horribles, où les soldats fouillent les maisons à la recherche des fellaghas, tirent sans sommation sur les gens depuis les toits après le couvre-feu et n’hésitent pas à violer les femmes. »

En veut-elle à la France ? « Non, je n’ai pas de haine car en étudiant cette période j’ai compris que le responsable est le système colonial et qu’il faut mettre de la distance, réplique-t-elle. Mais j’ai encore du mal à comprendre pourquoi la France ne reconnaît pas ses torts. Cela calmerait peut-être la peine de ceux qui sont encore coincés dans cette époque. Comme si on ne les respectait pas. »

60e anniversaire des accords d’Évian : enseigner la guerre, de Paris à Alger

Encore largement corseté, l’enseignement de l’histoire en Algérie est progressivement traversé par une plus grande liberté d’esprit.

Les cours d’histoire ? Fahd, 14 ans, penche plutôt pour les matchs de foot. C’est d’ailleurs au ballon rond qu’il a consacré son temps libre en janvier, pendant la fermeture des classes imposée par la vague Omicron. Un ciel azur, un froid sec : les conditions étaient idéales pour lui et ses copains de la cité El Amal, sur les collines de la banlieue ouest d’Alger. Survêtement et masque aux couleurs du drapeau algérien, Fahd a enchaîné passes et dribbles sur le petit terrain du quartier. Moins rébarbatif que l’école et, surtout, que les cours d’histoire et de géographie, que l’adolescent n’apprécie guère. Ce qui lui déplaît en particulier, c’est l’apprentissage par cœur. « Dans les compositions, on nous oblige à tout redonner exactement pareil, je n’aime pas cela », lâche-t-il.

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Quelques événements, pourtant, ont eu raison de son rejet. Parmi ceux qui l’ont marqué, le « coup d’éventail du dey d’Alger », ce geste infligé par le souverain ottoman au consul de France, en 1827, qui servit de prétexte à l’invasion française trois ans plus tard. Ou encore la « résistance » de l’un des héros nationaux, l’émir Abdelkader. Pour Fahd, c’est
certain : « Il aurait jeté les Français à la mer si les Marocains l’avaient aidé. » Le footballeur en herbe l’ignore sans doute, mais le récit national se joue dans ces épisodes qui ont réussi à s’incruster dans sa mémoire.

60e anniversaire des accords d’Évian : enseigner la guerre, de Paris à Alger

Afin de s’inscrire au plus profond des jeunes esprits, les grandes étapes de la construction de la nation algérienne figurent aux moments clés des années d’examen. Pendant celle du brevet, les élèves planchent sur le chapitre de la résistance populaire au colonialisme au XIXe siècle. Durant celle du bac, ils explorent les pages de la « guerre de libération nationale ». Dans les deux cas, ni questionnement ni approximation possibles. Le récit national doit imposer le respect.

« L’histoire de la guerre s’enseigne sur le mode de l’éducation religieuse. C’est un peu comme une sourate du Coran. Il faut bien la réciter. »

Bouzid, universitaire quadragénaire, le constate dès que, livre en main, il écoute son fils réciter sa leçon. « L’histoire de la guerre de libération en particulier s’enseigne un peu sur le mode de l’éducation religieuse, raconte-t-il. Pas seulement les dates et les événements. Les explications qui vont avec aussi. C’est un peu comme une sourate du Coran. Il faut bien la réciter. C’est un territoire sacré. »

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De cet enseignement découlent deux certitudes très répandues. Ikram, prometteuse collégienne, les décline avec candeur. La première résume les très mauvaises intentions du colonisateur. « Les Français ont tout fait pour effacer notre personnalité. Ils ont empêché les Algériens d’apprendre leur langue après leur avoir pris leur terre. » La seconde justifie l’abandon du combat politique au profit du combat armé. « La France a trahi sa promesse de nous donner l’indépendance après la Seconde Guerre mondiale alors que nous l’avons aidée à se libérer. Il y a eu des milliers de morts lors de la répression des manifestations du 8 mai 1945. Après, les Algériens se sont dit que ce qui avait été pris par les armes devait être repris par les armes. » De tout cela, Ikram ne doute pas.

Mon peuple, ce héros

Cette insistance, au cœur même de l’enseignement, sur l’inanité de la lutte politique et, a contrario, sur l’importance, voire la sacralité, de la lutte armée et des sacrifices qu’elle impose, a pesé lourd sur le passé récent de l’Algérie. « Cela a construit un piège mythologique qui s’est refermé sur nous durant les années de guerre civile (1992-2000), explique Bouzid. La génération des djihadistes qui a pris le maquis, après l’arrêt du processus électoral, s’est identifiée aux libérateurs du pays. Elle a rejeté la voie politique. »

RELIRE. Les Algériens divisés après les propos d’Emmanuel Macron

La lutte armée n’est pas le seul mythe que l’école installe dans l’imaginaire collectif. L’unité des musulmans est une légende plus entretenue encore. Lamia, la cousine d’Ikram, en témoigne. Doctorante en sciences politiques dans une université à Londres, elle avoue avoir longtemps ignoré l’existence du Mouvement national algérien de Messali Hadj et la guerre fratricide qui l’a opposé au Front de libération nationale pour représenter le peuple face à la puissance coloniale. Il lui a fallu voir le film Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb, pour l’apprendre. C’était l’année de son bac.

60e anniversaire des accords d’Évian : enseigner la guerre, de Paris à Alger

Les racines de cette simplification remontent à Houari Boumediene, arrivé au pouvoir après un coup d’État, en 1965. C’est sous son régime militaire que les programmes scolaires ont peint le tableau idéal d’une cohorte homogène d’Algériens unis contre le colonisateur. Par la même occasion, ils ont éliminé les figures historiques de la révolution. La diversité du mouvement national, le rôle des leaders politiques dans l’insurrection armée, les acteurs et les enjeux des négociations des accords d’Évian… Autant de pages censurées au prix d’un mot d’ordre imposé : « Un seul héros, le peuple. »

Une fois le bac passé, cette lecture orientée survit en partie à l’université. À Sciences Po Alger, l’histoire ne fait l’objet d’aucun module à part entière. Louiza Aït Hamadouche, professeure, le regrette tout en en mesurant les dégâts. Lorsque l’un de ses collègues a voulu recueillir l’avis de son amphithéâtre sur la dernière sortie d’Emmanuel Macron au sujet de la fusillade de la rue d’Isly, il a constaté qu’aucun étudiant n’avait entendu parler de ce « massacre » – selon la formule du président français – au cours duquel 80 Français d’Algérie manifestant contre l’indépendance périrent sous les balles de soldats français le 26 mars 1962. À l’instar des Algériens de cette période, peu différenciés, les colonisateurs sont perçus comme un bloc compact par la plupart des étudiants. Et rares sont ceux qui parviennent à imaginer l’armée française tirer sur des « Européens ».

« Le formatage scolaire n’est pas irréversible. Les étudiants sont ouverts aux questionnements, prêts à débattre de tout. »

Certains, toutefois, questionnent les récits trop simplistes. « Des étudiants issus d’un milieu familial plus ouvert se sont affranchis des mythes autour de cette période et en ont saisi les nuances, explique Louiza Aït Hamadouche. Ils considèrent, par exemple, que le fait que des Français aient aussi pu soutenir le FLN n’est pas anodin. Ce sont des pépites pour nous. » Pour l’enseignante, il y a bel et bien une « bonne nouvelle ». « Le formatage scolaire n’est pas irréversible, assure-t-elle. Les étudiants sont ouverts au questionnement, prêts à débattre de tout. » La diversité des approches et des enseignements traverse l’université. « Chez nous, il n’y a pas de contrôle strict des contenus enseignés », rappelle Louiza Aït Hamadouche.

→ TÉLÉVISION. Six épisodes et 56 témoignages, tout sur la guerre d’Algérie

Le Hirak, le mouvement de protestation populaire né en 2019, a accéléré cette tendance à la remise en question, couplée à l’émergence des réseaux sociaux. « De la même manière que la critique du pouvoir militaire a cessé d’être un tabou dans l’espace public, difficile aujourd’hui pour un jeune de rester dans une bulle qui sacralise la guerre de libération nationale, poursuit l’enseignante. Une nouvelle temporalité est née. Cette évolution participe à la désacralisation de tous les symboles. »

La forte présence de femmes dans le Hirak a également modifié le regard sur leur rôle dans le mouvement de libération. Une rectification salutaire pour Kenza Khattou. Journaliste, elle a toujours souffert de l’image de ses aînées véhiculée par ses cours d’histoire : des mères confinées dans les tâches « domestiques » de soutien aux combattants. « Des hommes bien sûr », précise Kenza Khattou.

60e anniversaire des accords d’Évian : enseigner la guerre, de Paris à Alger

Même dans l’enseignement primaire et secondaire, l’histoire officielle n’est pas une fatalité. À l’école Tafat, dans un vallon encaissé de la banlieue sud d’Alger, Laouia Choualhi s’évertue à mettre les élèves « dans les conditions de la remise en question, la clé de tout apprentissage ». « Ces enfants ne nous ressemblent pas, explique la fondatrice de cet établissement privé. Ils apprennent autrement. Internet a tout changé. » Elle organise régulièrement des visites dans les musées et les lieux de mémoire de la résistance algérienne. « On dépasse le contenu des livres », explique-t-elle.

→ RÉCIT. Bachir, Héliette et les autres : mémoires de la guerre d’Algérie

Sur les hauteurs d’Alger, au Clos-Salembier, la maison où s’est tenue la réunion des 22 initiateurs de l’insurrection du 1er novembre 1954, les questions ont fusé sur le sens de la clandestinité, les tensions au sein du mouvement, le poids écrasant de la colonisation… Et les regards ont évolué. Comme lors de la rencontre avec la militante Louisa Ighilahriz, torturée durant sa captivité en 1957. En quelques mots déroulés dans un français parfait, son humanisme débordant suffit à faire comprendre aux élèves que les Algériens se sont battus pour leur dignité, comme l’aurait fait n’importe quel peuple face à l’occupant. Sans messianisme, ni manichéisme.

Quelle histoire enseigner à l’école ? En France, la question des programmes scolaires suscite régulièrement polémiques et controverses. « On n’apprend plus l’histoire de France à nos enfants ! », s’indignait déjà, en 1979, l’académicien Alain Decaux dans une tribune dans Le Figaro.

Depuis, la querelle des « Anciens », partisans d’une histoire identitaire et civique centrée sur le récit national, contre les « Modernes », défenseurs d’une histoire globale et critique axée sur l’interaction des sociétés, n’a cessé de rebondir. Notamment en 2005, lors de la discussion du projet de loi dite Mekachera qui disposait, dans son article 4, que les programmes scolaires reconnaissent « le rôle positif » de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord.

→ A LIRE. École, quelle histoire enseigner ?

Cette tentative – une première en France – d’imposer par la loi une manière d’écrire et d’enseigner l’histoire, impulsée par les milieux nostalgiques de l’Algérie française, va rapidement se heurter à l’opposition des historiens, chercheurs et professeurs, qui publient une tribune pour dire « non à l’enseignement d’une histoire officielle ».

Pour calmer les tensions, le président Jacques Chirac décidera finalement de retirer par décret l’article incriminé. Mais le clivage ressurgit en 2010, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, dans le cadre des débats sur l’identité nationale.

La dernière polémique notable remonte à 2015, lorsque le Conseil supérieur des programmes (CSP) doit revoir sa copie des programmes de collège sous la pression de ceux qui l’accusent, une fois encore, de malmener le « sentiment national ». L’instance, créée par la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de 2013, est composée de parlementaires, de représentants du Conseil économique, social et environnemental (Cese) et d’experts – universitaires, chercheurs, spécialistes en sciences de l’éducation –, tous nommés par le ministre de l’éducation nationale. Celui-ci peut ou non adopter les projets du CSP après avis consultatif du Conseil supérieur de l’éducation.

Les derniers programmes d’histoire du lycée ont été adoptés en 2019 par l’actuel ministre Jean-Michel Blanquer sans vraiment susciter de crispations. Sans doute parce qu’ils s’inscrivent dans une certaine continuité pour trouver le bon équilibre entre les différentes manières d’envisager l’histoire, sachant que les professeurs disposent d’une « liberté pédagogique ».

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